L'ENTERREMENT DE CHLOE

Les porteurs se mirent à courir. Ils tapaient des pieds et les poignées de la boîte noire sonnaient contre les parois. Ils arrivèrent à l’île avant Colin et ses amis et s’engagèrent pesamment dans le petit sentier bas dont deux haies de plantes sombres formaient les côtés. Le sentier décrivait des sinuosités bizarres, aux formes désolées, et le sol était poreux et friable. Il s’élargit un peu. Les feuilles des plantes tournaient au gris léger et les nervures ressortaient en or sur leur chair veloutée. Les arbres, longs et flexibles, retombaient en arc d’un bord à l’autre du chemin. À travers la voûte ainsi formée, le jour produisait un halo blanc, sans éclat. Le sentier se divisa en plusieurs branches et les porteurs prirent à droite sans hésitation, Colin, Isis et Nicolas se hâtaient pour les rattraper. On n’entendait pas d’animaux dans les arbres. Seules, des feuilles grises se détachaient parfois pour tomber lourdement sur le sol. Ils suivirent les ramifications du chemin. Les porteurs lançaient des coups de pied dans les arbres et leurs lourdes chaussures marquaient, sur l’écorce spongieuse, de profondes meurtrissures bleuâtres. Le cimetière était juste au milieu de l’île ; en grimpant sur les pierres, on pouvait, par-delà le sommet des arbres malingres, entrevoir, loin, vers l’autre rive, le ciel, croisé de noir, et marqué par le vol pesant des alérions sur les champs de morgeline et d’aneth.

Les porteurs s’arrêtèrent près d’un grand trou ; ils se mirent à balancer le cercueil de Chloé en chantant À la salade, et ils appuyèrent sur le déclic. Le couvercle s’ouvrit et quelque chose tomba dans le trou avec un grand craquement ; le second porteur s’écroula à moitié étranglé, parce que la courroie ne s’était pas détachée assez vite de son cou. Colin et Nicolas arrivèrent en courant. Isis trébuchait derrière. Alors le Bedon et le Chuiche, en vieilles salopettes pleines d’huile, sortirent tout à coup de derrière un tumulus et se mirent à hurler comme des loups, en jetant de la terre et des pierres dans la fosse.

Colin était affaissé à genoux. Il avait la tête dans ses mains, les pierres faisaient un bruit mat en tombant, le Chuiche, le Bedon et les deux porteurs se donnèrent la main, ils firent une ronde autour du trou, et puis soudain, ils filèrent vers le sentier et disparurent en farandole. Le Bedon soufflait dans un gros cromorne et les sons rauques vibraient dans l’air mort. La terre s’éboulait peu à peu, et au bout de deux ou trois minutes, le corps de Chloé avait complètement disparu.

Boris VIAN (1920 – 1959)

L'écume des jours, chapitre LXVI (1947)

 

ANALYSE

 

Situation de l'extrait : L'extrait se situe à la fin du chapitre LXVI (2 dernières pages) et fait suite à deux chapitres particulièrement éprouvants, le chapitre LXIV, dans lequel Colin se retrouve contraint de négocier l'enterrement de Chloé avec le Religieux et le chapitre LXV qui relate la cérémonie religieuse, contrepoint tragique du chapitre XXI concernant le mariage.

Pistes de réflexion :

Problématique : En quoi ce passage est-il pathétique ?

1 – Un comportement inadapté

Les porteurs et les personnages religieux ont un comportement inadapté. Déjà « Les porteurs se mirent à courir. Ils tapaient des pieds et les poignées de la boîte noire sonnaient contre les parois. », ils «  lançaient des coups de pied dans les arbres », puis « ils se mirent à balancer le cercueil de Chloé en chantant À la salade ».

« le Bedon et le Chuiche, en vieilles salopettes pleines d’huile, sortirent tout à coup de derrière un tumulus et se mirent à hurler comme des loups, en jetant de la terre et des pierres dans la fosse. » avant qu'avec « les deux porteurs [ils] se donnèrent la main, ils firent une ronde autour du trou, et puis soudain, ils filèrent vers le sentier et disparurent en farandole. Le Bedon soufflait dans un gros cromorne et les sons rauques vibraient dans l’air mort. »

Ces comportements déplacés de la part de ceux qui sont censés assurer la bonne tenue de la cérémonie apportent un décalage avec la situation et contribuent à l'atmosphère pathétique, surtout si on rapproche ces comportements des autres personnages.

Déjà, les porteurs « arrivèrent à l’île avant Colin et ses amis ». Alors que « les porteurs prirent à droite sans hésitation, Colin, Isis et Nicolas se hâtaient pour les rattraper ».

De plus, alors que la cérémonie vient de s'achever, « Colin et Nicolas arrivèrent en courant. Isis trébuchait derrière ». Et pour finir, alors que des pierres sont jetées dans la fosse, « Colin était affaissé à genoux ».

Du décalage entre les deux groupes de personnages va naître le pathétique. On prend davantage en pitié Colin et ses amis parce que les porteurs, le Religieux, le Chuiche et le Bedon ont un comportement odieux.

2 – Un décor symbolique

Mais le décor est également important. Déjà, « Le cimetière était juste au milieu de l’île », ce qui rappelle un tableau de Böcklin, « L'île des morts », mais également les enfers grecs qui étaient entourés de différents fleuves : le Styx, l'Achéron, le Phlégéthon, le Cocyte et le Léthé.

Ensuite, la végétation décrite forme un milieu enfermant : « le petit sentier bas dont deux haies de plantes sombres formaient les côtés » ; « Les arbres, longs et flexibles, retombaient en arc d’un bord à l’autre du chemin. »

Le sentier, labyrinthique et anxiogène, « décrivait des sinuosités bizarres, aux formes désolées, et le sol était poreux et friable. » ; il « se divisa en plusieurs branches ». Les personnages « suivirent les ramifications du chemin » comme un parcours initiatique destiné à les amener au centre du labyrinthe où se trouve le cimetière : « Le cimetière était juste au milieu de l’île ».

L'atmosphère créée est pesante : « le jour produisait un halo blanc, sans éclat » ; « On n’entendait pas d’animaux dans les arbres. Seules, des feuilles grises se détachaient parfois pour tomber lourdement sur le sol » ; « le ciel, croisé de noir ».

Même les plantes et les animaux participent de ce décor pathétique : « Les feuilles des plantes tournaient au gris léger et les nervures ressortaient en or sur leur chair veloutée » ; « On n’entendait pas d’animaux dans les arbres. Seules, des feuilles grises se détachaient parfois pour tomber lourdement sur le sol. » ; « leurs lourdes chaussures marquaient, sur l’écorce spongieuse, de profondes meurtrissures bleuâtres. » Le décor végétal semble personnifié et paraît contribuer à la tristesse éprouvée par Colin. Les arbres ont des bleus comme Colin a des bleus à l'âme.

3 – Un lieu pétrifié

Mais ce qui permet encore davantage de faire éprouver la douleur de Colin, c'est l'aspect figé du décor. Déjà, nous l'avons vu, il n'y a pas de vie animale et les plantes sont comme moribondes : « des feuilles grises se détachaient parfois pour tomber lourdement sur le sol ». Mais ce qui fige encore davantage le paysage c'est l'évocation de ce qui pourrait être vivant et qui n'est en réalité qu'un décor très codifié, figé, puisque la description évoquée emprunte au vocabulaire de l'héraldique, la science des blasons : « le ciel, croisé de noir, et marqué par le vol pesant des alérions sur les champs de morgeline et d’aneth. » Et si les alérions sont effectivement des aigles stylisées (au féminin car il s'agit d'héraldique), l'aneth et la morgeline, qui sont de vraies plantes se retrouvent également figées puisque prises dans ce tableau.

Point d'orgue de la pétrification, le sort réservé au corps de Chloé qui, non seulement est lapidé : « en jetant de la terre et des pierres dans la fosse » ; « les pierres faisaient un bruit mat en tombant », mais qui en plus se retrouve comme digéré par la terre : « La terre s’éboulait peu à peu, et au bout de deux ou trois minutes, le corps de Chloé avait complètement disparu. »

4 – L'importance des sons

La présence ou l'absence de sons est également très importante. De cette alternance de silences et de bruits difficiles à supporter va naître le pathétique.

Toute la première partie est rythmée par les pas des personnages. Il n'y a presque aucun autre bruit : « On n’entendait pas d’animaux dans les arbres. Seules, des feuilles grises se détachaient parfois pour tomber lourdement sur le sol. »

Cela va contraster avec la deuxième partie où les bruits insupportables sont omniprésents : « Les porteurs […] se mirent à balancer le cercueil de Chloé en chantant À la salade, et ils appuyèrent sur le déclic. » , « quelque chose tomba dans le trou avec un grand craquement ». « Alors le Bedon et le Chuiche […] se mirent à hurler comme des loups, en jetant de la terre et des pierres dans la fosse. » « les pierres faisaient un bruit mat en tombant », « le Chuiche, le Bedon et les deux porteurs se donnèrent la main, ils firent une ronde autour du trou, et puis soudain, ils filèrent vers le sentier et disparurent en farandole. Le Bedon soufflait dans un gros cromorne et les sons rauques vibraient dans l’air mort. »

 

Tous ces éléments contribuent à faire de ce passage une scène pathétique dans laquelle la tristesse et la douleur de Colin vont essentiellement passer par tout ce qui n'est pas lui : décors, sons, personnages …